Lambeaux de tu ou Tu en lambeaux

Tu n’as pas l’habitude de parler de toi à la deuxième personne du singulier. Comme si les autres s’adressaient à toi en te disant elle. Comme si tu vivais dans un monde où tout serait inversé. Un matin, tu poserais le pied sur le plafond, tu te déshabillerais avant d’aller travailler et ta moitié t’insulterait pour te souhaiter une bonne journée. Tu tremperais des cubes de bourguignon dans de la graisse de canard bouillie et puis tu enfilerais tes tongs avant d’aller patauger gaiement dans la neige. Tout en étant toujours à poil, tu le rappelles pour ceux qui n’auraient pas encore assez froid. Ton patron t’annoncerait que pour te remercier tu passes de directeur à spécialiste en récurage des WC ; un poste sénior, il tient à le préciser. Cette rétromotion s’accompagnerait bien évidemment d’une diminution de salaire mirobolante ! Faut pas déconner quand même, tu l’aurais bien méritée. Tu passerais alors des journées entières postée, à poil mais en tongs, le balai à chiottes à la main, devant la porte des cabinets.
Le pied intégral vu la longueur de ton CV. Il pourrait toujours te servir si jamais il y a rupture de stock de papier…

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Tu n’as pas l’habitude de parler de toi. Étonnante affirmation. En es-tu sûr, toi qui aimes parler à tort et à travers ; toi qui aimes tant être à tu et à toi avec les autres sans vraiment savoir comment l’être avec toi.
C’est un détail en soi, c’est vrai. Alors, ça va : n’en parlons plus.

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Tu n’as pas l’habitude de parler. Tu te caches souvent derrière l’autre si tu as à la chance de l’avoir près de toi. N’importe lequel du moment qu’il te permet de participer en silence. Il y a des autres qui savent animer, discuter, échanger, poser des questions sans jamais (se) lasser. Ils sont chez eux partout, au milieu des autres. Les autres avec les autres, et toi, là, en retrait.
Souris, va, souris. Ça, tu sais faire.

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Tu n’as pas l’habitude. De quoi ? Là, comme ça, tu ne vois pas. Comment dire de quoi tu n’as pas l’habitude puisque tu n’en as pas l’habitude. Ça ne te vient pas spontanément.
Tu n’as pas l’habitude de trouver de bons exemples de ce dont tu n’as pas l’habitude. Tout simplement.

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Tu n’as pas. Deux enfants. Dommage. De courage mais de la volonté. Étonnant. Trois chats. Pas dommage. Envie de te lever du canapé. Pour l’instant. De travail. Dommage… ou pas. Le temps. Récurrent (et/ou empirique, au choix). Le droit de dire des gros mots à la maison. Pas seulement. Trop d’idées d'où va te mener ce texte. Égarement (bien que tu affectionnes plus particulièrement le terme d’errance pour ce cas).
L’habitude. Finalement.

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Tu n’as. Négation tronquée d’une vie en demi-plainte. Une main qui se tend puis arrête son mouvement. Un sourire naissant et mourant presque concomitamment. Un soleil intermittent derrière un flot de nuages forcés par le vent. Une phrase suspendue dans le vide d’un non-dit évident. L’ébauche d’un sentiment au sein d’un cœur glaçant.
Et une fin à tout ça car tu n’as pas franchement le temps…

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Tu. Unique quand il s’adresse à toi et pourtant universel quand tous les tu peuvent en profiter. Une opposition. Un paradoxe donc, en constant désaccord avec toi-même sur la divergence discordante d’une antithèse en synthèse dissemblante et en genèse disparate. Antinomie ou Antonymie ? Chiasmatique s’il en est. Tout ça est toi. Tu es tout ça.
Alors pourquoi ne le vois-tu pas ?


Pour les Impromptus Littéraires sur le thème de la semaine : autobiographie en tu.

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